“Il est rare d’évoquer l’immigration à travers la langue ou plus exactement, on parle de la langue à travers l’alphabétisation, l’intégration mais on ne parle presque jamais de la langue originelle de l’immigré. Pourtant, celui-ci vit d’abord l’exil d’une langue. Rarement on leur demande ce que signifie pour eux de ne plus pouvoir parler avec l’assurance de maîtriser la syntaxe. C’est pourtant une question fondamentale car face à une langue orale comme le kabyle, l’impossibilité de s’exprimer correctement ou de s’exprimer tout simplement est, on peut l’imaginer, sûrement vécue comme un bouleversement tragique.
C’est encore plus vrai pour les femmes auxquelles on ne donne la parole que pour parler d’un point de vue de victime et ce, quand on veut bien leur donner la parole. Au mieux on les présente comme des femmes de ménage, au pire comme des femmes soumises mais toujours ignorantes. Personne ne parvient à imaginer l’érudition dont elles sont porteuses dès lors qu’elles s’expriment dans la langue du pays natal. Ainsi, durant les joutes oratoires qui avaient, paraît-il, cours en Kabylie, les femmes avaient la réputation d’être des adversaires redoutables si bien que les hommes les voulaient toujours comme partenaire.
À travers ma mère, je veux montrer les deux faces qui cohabitent en chacune de ces femmes de langue orale : la bègue et la poétesse. En exposant la complexité de son parcours et de son histoire, cette dualité qui l’a construite et dont, souvent, ni elle ni ceux au milieu desquels elle évolue n’ont conscience. Elle ne peut être réduite à son statut d’immigrée et d’illetrée ni uniquement regardée au travers de son identité de femme kabyle. En elle coexiste bien deux femmes, loin l’une de l’autre.
En ce sens, ce documentaire représente un hommage à ma mère mais aussi à tous les hommes et femmes de cette génération qu’on a parfois réussi à persuader qu’ils ne valaient rien parce qu’ils baragouinaient le Français alors qu’ils sont riches de ce que nous avons perdu ici en France : l’oralité.
Lorsqu’on entend un Chinois, un Maghrébin, un Africain subsaharien tenter d’expliquer sa situation au guichet d’une poste, qui n’est pas pris de pitié, sentiment souvent prolongé par un comportement infantilisant ? Pourtant, nos postures sont tout autre lorsque des touristes étrangers européens se trouvent dans une situation analogue. Cela peut susciter de l’amusement mais jamais ce comportement infantilisant et méprisant. L’image de l’immigré-crève-la-faim ne leur colle pas à la peau, et nous savons que ces européens-là savent lire et écrire leur langue. Pas les immigrés de l’hémisphère sud. Ne les imagine-t-on pas tous illettrés alors même qu’ils sont parfois alphabétisés dans leur langue natale ? Et lorsqu’ils sont effectivement illettrés, il est impensable d’imaginer qu’ils puissent être porteurs de quoi que ce soit sinon de leur force de travail pour les hommes et de leur soumission pour les femmes.
Ce film est également l’occasion de remettre en question notre regard qui ne laisse pas toujours la place à la singularité : les immigrés sont toujours observés comme appartenant à une histoire exclusivement collective. Être un parmi tous est-il possible ? Tout en accordant la place qui lui revient, essentielle, à la dimension collective que recouvre l’histoire de l’immigration, je me suis efforcée de faire exister la singularité des hommes et femmes que j’ai rencontrés au cours de mes documentaires radiophoniques consacrés à l’exil.
C’est ainsi qu’au fil du temps, je me suis mise à regarder ma mère comme si elle était un poème vivant, avec un amour débordant. C’est avec ce regard, d’amour, que je veux la filmer, et vous parler de son histoire en prenant le bout le plus beau et le plus intacte de sa vie : sa langue kabyle.” Fatima Sissani
Film documentaire de Fatima Sissani, Image : Olga Widmer, Son : Olivier Krabbé • Souscription/Pré-achat du DVD
7 Commentaires actuellement
Laisser un commentaire
Bonjour Fatima,
je serais intéressée par la projection de votre film lorsqu’il sera terminé.
J’organise un festival dédié à la Kabylie dans ma région en Lorraine (à Metz) pour courant 2011 voire début 2012 et je serais ravie de vous accueillir pour venir y présenter votre film.
Voici mon email ladyvinys@hotmail.fr
n’hésitez pas à me contacter
A très bientôt,
Commentaire par Virginie 22 octobre 2010 @ 8:37Virginie
Chere Fatima,
Commentaire par chouki 21 août 2010 @ 4:23merci infiniment pour ses images inoubliables.
Cette génération reste dans nos coeurs et coulent dans nos veines. Leur vie qu´ils nous ont donné sont mêlés aux miennes. Elle est belle ta mère avec sa robe magnifiques, ses cheveux longs qu´elle coiffe et son sourire vainqueur.
Bonjour, je viens de prendre connaissance de ton message. Merci, ça me touche beaucoup. Ce que tu as vu est un pilote. Le film est désormais presque terminé. J’ai du mal à croire que c’est presque fini, depuis trois ans que je suis sur ce projet. Je te tiendrai au courant si tu le souhaites. (échange mél en privé)
Commentaire par sissani 31 août 2010 @ 3:17à bientôt
Fatima
Chère Fatima,
je viens de lire ton mel. Oui, tiens moi au courant s´il te plait. voici mon adresse mel nassera05@yahoo.de en espérant que ta maman se trouve en bonne santé. Nasséra
Commentaire par chouki 21 septembre 2010 @ 5:27Tout simplement magnifique !!!
Je vois et je n’ai vu à travers les pages web, qu’il ne s’agissait là que d’un pilote, s’il existe une suite ou une version longue pourriez vous m’en avertir s’il vous plait.
d’avance merci. cordialement naim
Commentaire par haddad 1 juillet 2010 @ 5:41Merci, c’est gentille. La version longue est en cours d’achèvement, trés bientôt. Je vous en informerai volontiers.
Commentaire par sissani 31 août 2010 @ 3:20bien à vous
Fatima
Bonjour
Commentaire par sissani 29 janvier 2011 @ 11:05mon film est désormais terminé. Une projection aura lieu le 4 février à la scam à 20h. Vous êtes chaleureusement invité si vous souhaitez et pouvez venir. je vous signale au passage que le film a changé de titre et s’intitule désormais “La langue de Zahra”. la projection se déroule au 5 avenue Vélasquez 75008 Paris. Métro Monceau je crois.
Envoyez moi un petit mail si vous comptez venir.
à bientôt
Fatima